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L’arlesienne personnages



НазваниеL’arlesienne personnages
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L’Arlésienne. acte i


Georges Bizet

(1838—1875)

Alphonse Daudet

(1840—1897)

L’arlesienne

personnages :


Balthazar, le berger

Francet Mamaï, le grand-père de Frédéri

Rose Mamaï, la fermière du Castelet

Frédéri, le fils de Rose Mamaï

L’Innocent, le jeune frère de Frédéri

Le patron Marc, le frère de Rose Mamaï

L’équipage

Mitifio, le gardian amant de l’Arlésienne

Renaude, la grand-mère de Vivette

Vivette, la filleule de Rose Mamaï

Valets

Servantes

Acte Premier
PREMIER TABLEAU
La Ferme de Castelet


Une cour ouvrant dans le fond par une grande porte charretière sur une route bordée de gros arbres poussiéreux, derrière lesquels on voit le Rhône. — À gauche, la ferme, avec un corps de logis faisant retour dans le fond. — C’est une belle ferme très ancienne, d’aspect seigneurial, desservie extérieurement par un escalier de pierre à rampe de vieux fer. — Le corps de logis du fond est surmonté d’une tourelle, servant de grenier et s’ouvrant tout en haut dans les frises par une porte-fenêtre, avec une poulie et des bottes de foin qui dépassent. — Au bas de ce corps de logis, le cellier porte ogivale et basse. — A droite de la cour, les communes, les hangars, remises. — Un peu en avant, le puits ; un puits à margelle basse, surmonté d’une maçonnerie blanche enguirlandée de vignes sauvages. — Çà et là, dans la cour, une herse, un soc de charrue, une grande roue de charrette !
^

scene premiere


FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR, L’INNOCENT puis ROSE MAMAÏ
Le berger Balthazar est assis, un brûle-gueule aux dents, sur le bord du puits. — L’Innocent, par terre, la tête appuyée sur les genoux du berger. — Francet Mamaï devant eux, un trousseau de clefs dans une main ; dans l’autre, un grand panier à bouteilles.


^ Francet Mamaï. Hé bien ! mon vieux Balthazar, qu’est-ce que tu en dis ?… En voilà du nouveau à Castelet !

Balthazar (dans sa pipe). M’est avis…

Francet (baissant la voix et jetant un coup d’œil sur la ferme). Ma foi ! écoute. Rose ne voulait pas que je t’en parle avant que tout fût terminé, mais tant pis… entre nous deux, il ne peut pas y avoir de mystères.

L’Innocent (d’une voix dolente, un peu égarée). Dis, berger…

Francet. Puis, tu comprends, dans une grosse affaire comme celle-là, je n’étais pas fâché de prendre un peu l’avis de mon ancien.


L’Innocent. Dis, berger, qu’est-ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de Monsieur Seguin ?

Francet. Laisse, mon Innocent, laisse. Balthazar va te finir ton histoire tout à l’heure… Tiens ! joue avec les clefs.

^ L’Innocent prend le trousseau de clefs et le fait danser avec un petit rire. Francet se rapprochant de Balthazar.

Positivement, vieux, qu’est-ce que tu pense, de ce mariage?

Balthazar. Q’est-ce que tu veux que j’en pense, mon pauvre Francet ? D’abord que c’est ton idée et celle de ta bru c’est aussi la mienne… par force…

Francet. Pourquoi, par force ?

Balthazar (sentencieusement). Quand les maîtres jouent du violon, les serviteurs dansent…

Francet (souriant). Et tu ne me parais pas bien en train de danser… (S’assayant sur son panier.) Voyons, voyons, qu’est-ce qu’il y a ? L’affaire ne te convient pas, donc ?…

Balthazar. Eh bien, non, là !

Francet. Et la raison ?

Balthazar. J’en ai plusieurs raisons. D’abord, je trouve que votre Frédéri est bien jeune, et que vous êtes trop pressés de l’établir…

Francet. Mais, saint homme ! c’est lui qui est pressé, ce n’est pas nous. Puisque je te dis qu’il en est fou de son Arlésienne. Depuis trois mois qu’ils vont ensemble, il ne dort plus, il ne mange plus. C’est comme une fièvre d’amour que lui a donné cette petite… Puis enfin, quoi, l’enfant a ses beaux vingt ans et il languit de s’en servir.

Balthazar (secouant sa pipe). Alors, tant qu’à le marier, vous auriez dû lui trouver par là, aux environs, une brave ménagère, bien fournie de fil et d’aiguilles, quelque chose de fin et de capable, qui s’entende à faire une lessive, à conduire une olivade, une vraie paysanne enfin !…

^ Francet. Ah ! sûrement qu’une fille du pays aurait bien mieux été l’affaire…

Balthazar. Dieu merci ! ce n’est pas le gibier qui manque en terre de Camargue… Tiens !… sans aller bien loin, la filleule de Rose, cette Vivette Renaud que je vois trotter par ici le temps de la moisson… Voilà une femme comme il lui en aurait fallu…

^ Francet. Bé oui, bé oui… Mais, comment faire ?… Puisqu’il a voulu en avoir une de la ville.

Balthazar. Voilà le malheur… De notre temps, c’était le père qui disait : « Je veux ! » Aujourd’hui, ce sont les enfants. Tu as dressé le tien à la nouvelle mode ; nous verrons si ça te réussira.

Francet. C’est vrai qu’on a toujours fait ses volontés, à ce petit—là, et peut-être un peu plus que de raison.
Mais, à qui la faute ?… Voilà QUINZE ans que le père manque d’ici, pécaïre ! Et ce n’est pas Rose, ni moi qui pouvions le remplacer. Une mère, un grand-père, ça a la main trop douce pour conduire les enfants. Puis, que veux-tu ? Quand on n’en à qu’un, on est toujours plus faible. Et nous, c’est autant dire que nous n’avons que celui-là, puisque son frère… (Il montre l’Innocent.)

L’Innocent (agitant le trousseau de clefs qu’il vient de faire reluire avec sa blouse.) Grand-père, vois tes clefs comme elles sont luisantes…

Francet (le regardant d’un air ému.) Quatorze ans à la Chandeleur… si ce n’est pas pour faire pitié !… Oui, oui, mon mignot.

Balthazar (se levant subitement). La connaissez-vous bien au moins, cette fille d’Arles ? Savez-vous tout au juste qui vous prenez ?…

^ Francet. Oh ! pour ça…

Balthazar (marchant de long en large). C’est que, prends garde, dans ces grandes coquines de villes, ce n’est pas comme chez nous. Chez nous, tout le monde se connaît, on est au large, on se voit venir de loin ; tandis que là-bas…

^ Francet. Sois tranquille, j’ai pris mes précautions. Nous avons à Arles le frère de Rose…

Balthazar. Le patron Marc ?…

Francet. Tout juste. Avant de faire la demande, je lui ai envoyé par écrit le nom de la demoiselle, et je l’ai chargé d’aller aux renseignements. Tu sais s’il a l’oeil ouvert celui-là…

Balthazar. Pas pour tirer les bécassines, toujours.

Francet. Le fait est que le brave garçon n’a pas la main heureuse quand il vient battre le marais chez nous. C’est égale, va ! C’est un habile homme, et qui n’est pas embarrassé de sa langue pour parler avec les bourgeois… Voilà trente ans qu’il est dans la marine d’Arles ; il connaît tout le monde de la ville, et selon ce qu’il va nous dire…

^ Rose (dans la ferme). Eh bien, grand-père, et le muscat ?

Francet. J’y suis… j’y suis, Rose… Donne vite les clefs, mon mignot… (A Rose qui paraît sur le balcon.) C’est ce grand Balthazar qui n’en finit plus avec ses histoires… (A Balthazar.) Chut…

Rose. Comment ! le berger est là, lui aussi… Les moutons se gardent donc tout seuls, maintenant…

Balthazar (soulevant son grand chapeau). Les moutons ne sortent pas, maîtresse, les tondeurs sont arrivés de ce matin.

^ Rose. Déjà ?

Balthazar. Mais oui… nous voici au premier mai… Avant quinze jours je serai dans la montagne…

Francet (ouvrant la porte du cellier). Hé! hé!… il pourrait se faire tout de même que son départ fût retardé cette année… pas vrai, Rose ?

Rose. Voulez-vous bien vous taire, bavard, et aller à votre muscat tout de suite… Nos gens seront arrivés que vous n’aurez pas seulement tiré une bouteille…

Francet. On y va… (Il descend dans le cellier).

Rose. Tu gardes l’enfant, Balthazar ?…

Balthazar (reprenant sa place sur le puits). Oui, oui… Allez, maîtresse…

Scène 2

^ BALTHAZAR, L’INNOCENT.

Balthazar. Pauvre Innocent ! Je voudrais bien savoir qui s’en occupe quand je ne suis pas là… Ils n’ont tous des yeux que pour l’autre…

l’Innocent (impatienté). Dis-moi donc ce qu’il lui a fait le loup, à la chèvre de M.Seguin ?…

Balthazar. Tiens !… c’est vrai… nous n’avons pas fini notre histoire… Voyons, où en étions-nous ?

l’Innocent. Nous en étions à… « Et alors !… »

Balthazar. Diable ! c’est qu’il y en a beaucoup des : « et alors » dans notre histoire… Voyons un peu… Et alors… Ah ! j’y suis… et alors la petite chèvre entendit un bruit de feuilles derriére elle, et dans le noir, en se retournant, elle vit deux oreilles toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient. C’était le loup…

l’Innocent (frissonant). Oh !…

Balthazar. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas… Tu comprends, c’est leur planète, aux loups, de manger les petites chèvres… Seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment : « Ha ! ha ! la petite chèvre de M.Seguin !… » et il passait sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. La chèvre aussi savait que le loup la mangerait ; mais ça ne l’empêcha pas de se défendre comme une brave chèvre de M.Seguin qu’elle était… Elle se battit toute la nuit, mon enfant, toute la nuit… Puis le petit jour blanc arriva. Un coq chanta en bas dans la plaine. « Enfin ! » dit la petite chèvre, qui n’attendait que le jour pour mourir, et elle s’allongea par terre dans sa belle pelure blanche toute tachée de sang. Alors le loup se jeta sur elle et il la mangea.

l’Innocent. Elle aurait aussi bien fait de se laisser manger tout de suite, n’est-ce pas ?

Balthazar (souriant). Tout de même, cet Innocent ! comme il prend bien le fil des choses…

Scène 3

^ BALTHAZAR, L’INNOCENT, VIVETTE.

Vivette (entrant par le fond, avec un paquet sous le bras et un petit panier à la main). Dieu vous maintienne, père Balthazar…

Balthazar. Té! Vivette… D’où sors-tu donc, petite, que te voilà chargée comme une abeille ?

Vivette. J’arrive de Saint-Louis par le bateau du Rône… Ils vont tous bien, ici ? Et notre Innocent ?… (Se baissant pour l’embrasser.) Bonjour.

L’Innocent (bêlant). « Mê ! mê !… » Ça, c’est la chèvre.

Vivette. Qu’est-ce qu’il dit ?

Balthazar. Chut ! une belle histoire que nous sommes en train de raconter : La chèvre de M.Seguin qui s’est battue toute la nuit avec le loup.

L’Innocent. Et puis, au matin, le loup l’a mangée…

^ Vivette. Ah ! celle-là est nouvelle ; je ne la connais pas.

Balthazar. Je l’ai faite l’été dernier… La nuit dans la montagne, quand je suis seul à veiller mon troupeau à la lumière des planètes, je m’amuse à lui fabriquer des histoires pour l’hiver… il n’y a que cela qui l’égaye un peu.

L’Innocent. « Hou ! hou ! » Ça, c’est le loup.

Vivette (à genoux, près de l’Innocent). Quel dommage ! un si joli enfant… Est-ce qu’il ne guérira jamais ?

Balthazar. Ils disent tous que non ; mais ce n’est pas mon idée… Depuis quelque temps surtout, il me semble qu’il y a dans sa petite cervelle quelque chose qui remue, comme dans le cocon du ver à soie, quand le papillon veut sortir. Il s’éveille, cet enfant ! Je suis sûr qu’il s’éveille !…

^ Vivette. Ce serait un grand bonheur, si une pareille chose arrivait.

Balthazar (rêveur). Un bonheur ! ça dépend… C’est la sauvegarde des maisons d’avoir un innocent chez soi… Vois, depuis quinze ans que cet innocent est né, pas un de nos moutons n’a été une fois malade, ni les mûriers non plus, ni les vignes… personne…

^ Vivette. C’est vrai !…

Balthazar. Il n’y a pas à s’y tromper, c’est à lui que nous devons cela. Et si une fois il se réveillait, il faudrait que nos gens prennent garde. Leur planète pourrait changer.

L’Innocent (essayant d’ouvrir le panier de Vivette). J’ai faim, moi.

Vivette (riant). Ma foi ! pour la gourmandise, je crois qu’il est plus qu’aux trois quarts éveillé… Voyez-vous, le finaud ! il a flairé qu’il y avait quelque chose pour lui là-dedans… Une belle galette à l’anis que la grand’maman Renaud a faite exprès pour son Innocent.

Balthazar (avec intérêt). Elle va bien, la Renaude, petite ?

^ Vivette. Pas trop mal, père, pour son grand âge.

Balthazar. Tu en as toujours bien soin, au moins ?

Vivette. Oh ! vous pensez !… La pauvre vieille qui n’a que moi.

Balthazar. Ah ça !… quand tu vas faire des journées dehors comme maintenant, elle reste seule, alors ?…

Vivette. Le plus souvent, je l’emmène. Ainsi, le mois dernier, quand je suis allée faire les olives à Montauban, elle est venue avec moi… mais à Castelet, jamais elle n’a voulu. Pourtant, tout le monde d’ici nous aime bien.

Balthazar. C’est peut-être trop loin pour elle.

Vivette. Oh ! elle a encore bonnes jambes, allez !… si vous la voyiez trotter… Est-ce qu’il y a longtemps que vous ne vous êtes pas rencontrés, père Balthazar ?

Balthazar (avec effort). Oh ! oui… bien longtemps !…

L’Innocent. J’ai faim… donne-moi la galette…

Vivette. Non… pas maintenant.

L’Innocent. Si, si… je veux… ou bien je dirai à Frédéri…

Vivette (embarrassée). Quoi donc ?… qu’est ce que tu diras à Frédéri ?…

L’Innocent. Je lui dirai la fois que tu as embrassé son portrait, là-haut, dans la grande chambre.

Balthazar. Tiens ! tiens ! tiens !

Vivette (rouge comme une cerise). Mais ne le croyez pas, au moins…

Balthazar (riant). Quand je vous dis qu’il s’éveille, cet enfant !

Scène 4

^ BALTHAZAR, L’INNOCENT, ROSE MAMAÏ, VIVETTE.

Rose. Personne encore ?…

Balthazar. Si maîtresse… voilà du monde.

Vivette. Bonjour, marraine.

Rose. C’est toi… Et qu’est—ce qui t’amène ?

Vivette. Mais, marraine, je viens pour les vers à soie, comme tous les ans.

Rose. C’est vrai, je n’y pensais plus… Depuis ce matin, je ne sais pas où j’ai la tête… Balthazar, regarde donc un peu sur la route si tu ne vois rien . (Balthazar va dans le fond.)

L’Innocent prend le panier et se sauve dans la tourelle.

^ Vivette. Vous attendez quelqu’un, marraine ?

Rose. Mais oui… l’aîné est parti voilà deux heures avec la carriole pour aller au-devant de son oncle.

Balthazar (du fond). Personne… (Il voit que l’innocent a disparu; il entre dans la tourelle.)

Rose. Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé…

Vivette. Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Les routes sont un peu dures; mais Frédéri les a faites tant de fois.

Rose. Oh ! ce n’est pas cela… Seulement, j’ai peur que le patron Marc n’ait apporté de mauvaises nouvelles, que ces gens de là-bas ne soient pas ce qu’on voudrait…

^ Vivette. Quelles gens?…

Rose. C’est que je le connais, moi, cet enfant !… S’il fallait que ce mariage manquât, maintenant qu’il se l’est mis dans l’idée de son cœur…

Vivette. Frédéri va se marier ?…

L’Innocent (assis au bord du grenier, tout en haut, dans les frises, sa galette à la main). Mê !… mê !…

Rose. Miséricorde !… l’Innocent… là-haut !… Veux-tu bien descendre, maudit enfant !…

Balthazar (dans le grenier). N’ayez pas peur, maîtresse, je suis là… (Il enlève l’enfant et rentre dans le grenier.)

Rose. Oh ! ce grenier, ça me fait frémir, quand je le vois ouvert… Tu penses, si on tombait de là-haut sur ces dalles.

^ La fenêtre du grenier se referme.

Vivette. Vous disiez, marraine, que Frédéri va se marier ?

Rose. Oui… Comme tu es pâle… Tu as eu peur, toi aussi, hein ?

Vivette (suffoquée). Et… avec qui… se marie-t-il ?

Rose. Avec une fille d’Arles… Ils se sont trouvés ici un dimanche qu’on a fait courir les boeufs, et depuis, il n’a plus songé qu’à elle.

Vivette (très émue). Alors… c’est une chose décidée ?…

Rose. Pas tout à fait…les enfants sont d’accord entre eux, mais la demande n’est pas encore faite… Tout dépend de ce que va nous dire le patron Marc… Aussi, si tu avais vu Frédéri tout à l’heure, quand il est parti au—devant de son oncle… les mains lui tremblaient, en attelant… Et moi-même depuis, j’en suis comme éperdue… Je l’aime tant, mon Frédéri ! sa vie tient tant de place dans la mienne ! Songe, petite : c’est plus qu’un enfant pour moi. A mesure qu’il devient homme, je retrouve son père en lui… Ce mari que j’ai tant aimé, que j’ai perdu si vite, mon fils me l’a presque rendu en grandissant… C’est la même manière de parler, de regarder… Oh ! vois-tu, quand j’entends mon garçon aller et venir dans la ferme, cela me fait un effet que je ne peux pas dire. Il me semble que je ne suis plus si veuve… Et puis, je ne sais pas, il y a tant de choses entre nous, nos deux cœurs battent si bien ensemble !… Tiens ! tâte le mien, comme il va vite. Si on ne dirait pas que j’ai vingt ans, moi aussi, et que c’est mon mariage qu’on est en train de décider.

Frédéri (du dehors). Ma mère !

Rose. Le voilà !…

Scène 5

ROSE, VIVETTE, FREDERI, puis BALTHAZAR et L’INNOCENT.

Frédéri (entrant en courant). Ma mère, tout va bien… embrasse-moi… Oh ! que je suis heureux !

Rose. Et ton oncle ?

Frédéri. Il est là… il descend de voiture… Pauvre homme ! je l’ai mené si vite… il a les reins rompus.

Rose (riant). Oh ! le méchant garçon.

Frédéri. Tu comprends, je languissais de t’apporter la bonne nouvelle… Embrasse-moi encore…

Rose. Tu l’aime donc bien, ton Arlésienne ?

Frédéri. Si je l’aime !…

Rose. Plus que moi ?…

Frédéri. Oh ! ma mère !… (prenant le bras de sa mère) Viens chercher mon oncle.

Vivette (sur le devant de la scène). Il ne m’a même pas regardée.

Balthazar (s’approchant avec l’Innocent). Qu’est-ce que tu as, petite ?…

Vivette (ramassant son paquet). Moi ?… rien… c’est la chaleur… le bateau… le… Oh ! oh ! mon Dieu !…

L’Innocent. Pleure pas, Vivette… je dirai rien à Frédéri…

Balthazar. Bonheur de l’un, chagrin pour l’autre… c’est la vie.

Frédéri (dans le fond, agitant son chapeau). Vive le patron Marc !

Scène 6

ROSE, FREDERI, BALTHAZAR, L’INNOCENT, VIVETTE, LE PATRON MARC, puis FRANCET MAMAÏ.

Marc. D’abord et d’une, il n’y a plus de patron Marc. Je suis, de cette année, capitaine au cabotage, avec certificats, diplômes et tout le tremblement… Ainsi donc, mon garçon, si ça ne t’écorche pas trop la langue, appelle-moi capitaine. (Se frottant les reins.) Et mène ta carriole un peu plus en douceur.

^ Frédéri. Oui, capitaine.

Marc. A la bonne heure. (A Rose.) Bonjour, Rose. (Il l’embrasse. Apercevant Balthazar.) Hé ! Voilà le vieux père Planète !

Balthazar. Salut, salut, marinier.

Marc. Comment ! marinier ? puisqu’on te dit…

Francet (arrivant). Hé bien ! quelles nouvelles ?

Marc. La nouvelle, maître Francet, c’est qu’il va falloir passer votre belle jaquette à fleurs et vous en aller à la ville bien vite faire votre demande. On vous attend…

^ Francet. Alors, c’est du bon ?

Marc. Tout ce qu’il y a de meilleur… De braves gens, sans façons comme vous et moi… et un ratafia !…

Rose. Comment ! un ratafia ?…

Marc. Oh ! divin… c’est la mère qui le fai… une recette de famille… Je n’ai jamais rien bu de pareil…

Rose. Tu es donc allé chez eux ?

Marc. Pardié ! tu pense qu’en pareille occasion, il ne faut se fier à personne qu’à soi-même. (Montrant ses yeux.) Pas de renseignement qui vaillent deux bonnes lunettes de marine comme celles-là !

^ Francet. Ainsi, tu es content ?…

Marc. Vous pouvez vous fier à moi… le père, la mère, la fille… c’est de l’or en barre, comme leur ratafia…

Francet (à Balthazar, d’un air triomphant). Hein ?… Tu vois…

Marc. Maintenant, j’espère que vous allez m’expédier cela promptement…

Frédéri. Je crois bien.

Marc. D’abord, moi, je ne bouge pas d’ici que la noce ne soit faite. J’ai mis la Belle-Arsène au radoub pour quinze jours ; et pendant qu’on accordera les violons j’irai dire deux mots aux bécassines. Pan ! pan !

Balthazar (d’un ton goguenard). Tu sais, marinier, si tu as besoin de quelqu’un pour porter ta carnassière…

^ Marc. Merci, merci, père Planète… J’ai amené mon équipage.

Rose (effrayée). Ton équipage !… Ah ! Bon Dieu !…

Frédéri (riant). Oh ! n’ayez pas peur, ma mère… il n’est pas bien nombreux, l’équipage du capitaine : tenez, le voilà.

Scène 7

^ TOUS, UN VIEUX MATELOT.

Il entre avec une espèce de grognement sourd et salue de droite à gauche; il sue; il est chargé de carnassières, de grandes bottes de marais.

Marc. Tout l’équipage n’est pas là ! Nous avons encore le mousse ; mais il est resté à Arles pour surveiller le radoubage. Arrive, arrive, Matelot ; tu salueras dimanche… Tu as descendu mes bottes, mon fusil ?

L’équipage. Oui, patron…

Marc (furieux). Appelle-moi donc capitaine, animal !

L’equipage. Oui, patr…

Marc. C’est bon ! entre tout ça là dedans. (Le matelot entre dans la ferme.) Il n’est pas très ouvert ; mais c’est un fier homme.

^ Francet. Dis donc, Rose, il a l’air d’avoir grand’soif, l’équipage…

Marc. Et le capitaine donc !… Deux heures de tangage, au soleil, dans cette satanée carriole.

Rose. Et bien ! entrons… Le père vient tout juste de mettre en perce une barriquette de muscat à ton intention.

Marc. Fameux, le muscat de Castelet… Avec le ratafia de la demoiselle, ça va vous faire une jolie cave… (Prenant le bras de Frédéri) Arrive ici, mon garçon ; nous allons boire à ton amoureuse.

Scène 8

^ BALTHAZAR, puis LE GARDIAN.

Balthazar (seul). Pauvre petite Vivette !… La voilà en deuil pour toute sa vie… Aimer sans rien dire et souffrir !… Ce sera sa planète à elle, comme à sa grand’mère… (Il allume sa pipe.)

Long silence. Choeur dans la coulisse. En relevant la tête, il aperçoit LE GARDIAN, debout, dans l’encadrement de la grande porte, son fouet court en bandoulière, la veste sur l’épaule, un sac de cuir à la ceinture.

Tiens !… qu’est-ce qu’il veut, celui-là ?

^ Le Gardian (s’avançant). C’est bien Castelet ici, berger ?

Balthazar. Ça m’en a l’air.

Le Gardian. Est-ce que le maître est là ?…

Balthazar (montrant la ferme). Entre… ils sont à table.

Le Gardian (vivement). Non ! non ! je n’entre pas… appelez-le.

Balthazar (le regardant curieusement). Tiens !… c’est drôle. (Il appelle.) Francet !… Francet !…

Francet (sur la porte). Qu’est-ce qu’il y a ?

Balthazar. Viens donc voir… il y a là un homme qui veut te parler…

Scène 9

^ BALTHAZAR, LE GARDIAN, FRANCET MAMAÏ.

Francet (accourant). Un homme ! Pourquoi n’entre-t-il pas ? Vous avez donc peur que le toit vous croule sur la tête, l’ami ?…

Le Gardian (bas). Ce que j’ai à vous dire est pour vous seul, maître Francet.

^ Francet. Pourquoi tremblez-vous ?… Parlez, je vous écoute.

Balthazar fume dans son coin.

Le Gardian (bas). On dit que votre petit-fils va se marier avec une fille d’Arles… Est-ce vrai, maître ?

On entend dans la maison un joyeux train de rires et de bouteilles.

Francet. C’est la vérité, mon garçon… (montrant la ferme) entendez-les rire, là dedans. C’est le coup des accordailles que nous sommes en train de boire.

Le Gardian. …Alors, écoutez-moi ; vous allez donner votre enfant à une coquine qui est ma maîtresse depuis deux ans. Les parents savent tout et me l’avaient promises. Mais depuis que votre petit-fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi. Je croyais pourtant qu’après ça, elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.

Francet. Voilà une chose terrible… Mais enfin, qui êtes-vous ?…

^ Le Gardian. Je m’appelle Mitifio. Je garde les chevaux, là-bas, dans les marais de Pharaman. Vos bergers me connaissent bien…

Francet (baissant la voix). Est-ce bien sûr, au moin, ce que vous me dites là ? Prenez garde, jeune homme… quelquefois la passion, la colère…

^ Le Gardian. Ce que j’avance, je le prouve. Quand nous ne pouvions pas nous voir, elle m’écrivait ; depuis, elle m’a repris ses lettres, mais j’en ai sauvé deux, les voilà : son écriture, et signées d’elle.

Francet (regardant les lettres). Justice du ciel ! qu’est-ce qui m’arrive là…

Frédéri (de l’intérieur). Grand-père, grand-père !

Le Gardian. C’est lâche, n’est-ce pas, ce que je fais ?… mais cette femme est à moi, et je veux la garder mienne, n’importe par quels moyens.

Francet (avec fierté). Soyez tranquille, ce n’est pas nous qui vous l’enlèverons… Pouvez-vous me laisser ces lettres ?

^ Le Gardian. Non, certes !… c’est tout ce qui me reste d’elle, et… (bas, avec rage) c’est par là que je la tiens.

Francet. J’en aurais bien besoin pourtant… L’enfant a le coeur fier ; rien que de lire ça… c’était fait pour le guérir.

^ Le Gardian. Eh bien ! soit, maître, gardez-les… J’ai foi dans votre parole… votre berger me connaît, il me les rapportera…

Francet. C’est promis.

Le Gardian. Adieu ! (Il va pour sortir.)

Francet. Dites donc, camarade, la route est longue d’ici Pharaman ; voulez-vous prendre un verre de muscat ?

Le Gardian (d’un air sombre). Non ! merci… j’ai plus de chagrin que de soif (Il sort.)

Scène 10

FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR toujours assis.

Francet. Tu as entendu ?

Balthazar (gravement). La femme est comme la toile ; il ne fait pas bon la choisir à la chandelle.

Frédéri (dans la ferme). Mais venez donc, grand-père… nous allons boire sans vous.

Francet. Comment lui dire ça, Seigneur !…

Balthazar (se levant avec énergie). Du courage ! vieux.

Scène 11

FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR, FREDERI puis tout le monde.

Frédéri (s’avançant vers la porte, le verre haut). Allons, grand-père !… A l’Arlésienne !

Francet. Non… non… mon enfant… Jette ton verre, parce que ce vin… t’empoisonnerait.

Frédéri. Qu’est-ce que vous dites ?

Francet. Je dis que cette femme est la dernière de toutes, et que par respect pour ta mère, son nom ne doit plus être prononcé ici… Tiens ! lis…

Frédéri (regarde les deux lettres). Oh !… (Il fait un pas vers son grand-père.) C’est vrai, ça ?…

Puis, avec un cri de douleur, il vient tomber assis au bord du puits.

fin du tableau 1




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