Marcel pagnol topaze scène I icon

Marcel pagnol topaze scène I



НазваниеMarcel pagnol topaze scène I
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MARCEL PAGNOL

TOPAZE


SCÈNE I


Quand le rideau se lève, M. Topaze fait faire une dictée à un élève. M. Topaze a trente ans environ. Longue barbe noire qui se termine en pointe sur le premier bouton du gilet. Col droit, très haut, en celluloïd, cravate misérable, redingote usée, souliers à boutons.


L'Élève est un petit garçon de douze ans. Il tourne le dos au public. On voit ses oreilles décollées, son cou d'oiseau mal nourri. Topaze dicte et, de temps à autre, il se penche sur l'épaule du petit garçon pour lire ce qu'il écrit.


TOPAZE. (il dicte en se promenant). «Des moutons... Des moutons... étaient en sûreté... dans un parc; dans un parc. (Il se penche sur l'épaule de l’Élève et reprend.) Des moutons... moutonss...(L’Élève le regarde ahuri.) Voyons, mon enfant, faites un effort. Je dis moutonsse. Etaient (il reprend avec finesse) étai-eunnt. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas qu'un moutonne. Il y avait plusieurs moutonsse.»


L’Élève le regarde, perdu. A ce moment, par une porte qui s'ouvre à droite au milieu du décor, entre Ernestine Muche. C'est une jeune fille de vingt-deux ans, petite bourgeoise vêtue avec uneélégance bon marché. Elle porte une serviette sous le bras.


SCÈNE II

L'ÉLÈVE, TOPAZE, ERNESTINE


ERNESTINE. Bonjour, monsieur Topaze.


TOPAZE. Bonjour, mademoiselle Muche.


ERNESTINE. Vous n'avez pas vu mon père?


TOPAZE. Non, M. le directeur ne s'est point montré ce matin.


ERNESTINE. Quelle heure est-il donc?


TOPAZE. (il tire sa montre qui est énorme et presque sphérique). Huit heures moins dix, mademoiselle. Le tambour va rouler dans trente-cinq minutes exactement... Vous êtes bien en avance pour votre classe.


ERNESTINE. Tant mieux, car j'ai du travail. Voulez-vous me prêter votre encre rouge?


TOPAZE. Avec le plus grand plaisir, mademoiselle... Je viens tout justement d'acheter ce flacon, et je vais le déboucher pour vous.


ERNESTINE. Vous êtes fort aimable...


Topaze quitte son livre, et prend sur le bureau un petit flacon qu'il va déboucher avec la pointe d'un canif pendant les répliques suivantes.


TOPAZE. Vous allez corriger des devoirs?


ERNESTINE. Oui, et je n'aime pas beaucoup ce genre d'exercices...


TOPAZE. Pour moi, c'est curieux, j'ai toujours eu un penchant naturel à corriger des devoirs...
Au point que je me suis parfois surpris à rectifier l'orthographe des affiches dans les tramways, ou sur les prospectus que des gens cachés au coin des rues vous mettent dans les mains à l'improviste… (Il a réussi à ôter le bouchon.) Voici, mademoiselle. (Il flaire le flacon débouché avec un plaisir évident, et le tend à Ernestine.) Et je vous prie de garder ce flacon aussi longtemps qu'il vous sera nécessaire.


ERNESTINE. Merci, monsieur Topaze.


TOPAZE. Tout à votre service, mademoiselle...


ERNESTINE. (elle allait sortir, elle s'arrête). Tout à mon service? C'est une phrase toute faite mais vous la dîtes bien!


TOPAZE. Je la dis de mon mieux et très sincèrement...


ERNESTINE. Il y a quinze jours, vous ne la disiez pas, mais vous étiez beaucoup plus aimable.


TOPAZE (ému). En quoi, mademoiselle?


ERNESTINE. Vous m'apportiez des boîtes de craie de couleur, ou des calendriers perpétuels, et. vous veniez jusque dans ma classe corriger les devoirs de mes élèves... Aujourd'hui, vous ne m'offrez plus de m'aider...


TOPAZE. Vous aider? Mais si j'avais sollicité cette faveur, me l'eussiez-vous accordée?


ERNESTINE. Je ne sais pas. Je dis seulement que vous ne l'avez pas sollicitée. (Elle montre le flacon et elle dit assez sèchement.) Merci tout de même....


Elle fait mine de se retirer.


TOPAZE (très ému). Mademoiselle, permettez-moi...


ERNESTINE. (sèchement). J'ai beaucoup de travail, monsieur Topaze...


Elle va sortir. Topaze, très ému, la rejoint.


TOPAZE (pathétique). Mademoiselle Muche, mon cher collègue, je vous en supplie: ne me quittez pas sur un malentendu aussi complet.


ERNESTINE (elle s'arrête). Quel malentendu?


TOPAZE. Il est exact que depuis plus d'une semaine je ne vous ai pas offert mes services; n'en cherchez point une autre cause que ma discrétion. Je craignais d'abuser de votre complaisance, et je redoutais un refus, qui m'eût été d'autant plus pénible que le plaisir que je m'en promettais était plus grand. Voilà toute la vérité.


ERNESTINE. Ah? Vous présentez fort bien les choses... Vous êtes beau parleur, monsieur Topaze...


Elle rit.


TOPAZE (il fait un pas en avant). Faites-moi la grâce de me confier ces devoirs...


ERNESTINE. Non, non, je ne veux pas vous imposer une corvée...


TOPAZE (lyrique). N'appelez point une corvée ce qui est une joie... Faut-il vous le dire: quand je suis seul, le soir, dans ma petite chambre, penché sur ces devoirs que vous avez dictés, ces problèmes que vous avez choisis, et ces pièges orthographiques si délicatement féminins, il me semble… (Il hésite puis, hardiment.) que je suis encore près de vous...


ERNESTINE. Monsieur Topaze, soyez correct, je vous prie...


TOPAZE (enflammé). Mademoiselle, je vous demande pardon; mais considérez que ce débat s'est engagé de telle sorte que vous ne pouvez plus me refuser cette faveur sans me laisser sous le coup d'une impression pénible et m'infliger un chagrin que je n'ai pas mérité.


ERNESTINE (après un petit temps). Allons, je veux bien céder encore une fois... (Elle ouvre sa serviette et en tire plusieurs liasses de devoirs, l'une après l'autre.)


TOPAZE (les prend avec joie; à chaque liasse, il répète avec ferveur). Merci, merci, merci, merci, merci...


ERNESTINE. Il me les faut pour demain matin.


TOPAZE. Vous les aurez.


ERNESTINE. Et surtout, ne mettez pas trop d'annotations dans les marges... Si l'un de ces devoirs tombait sous les yeux de mon père, il reconnaîtrait votre écriture au premier coup d'œil.


TOPAZE (inquiet et charmé). Et vous croyez que M. le directeur en serait fâché?


ERNESTINE. M. le directeur ferait de violents reproches à sa fille.


TOPAZE. J'ai une petite émotion quand je pense que nous faisons ensemble quelque chose de défendu.


ERNESTINE. Ah! taisez-vous...


TOPAZE. Nous avons un secret... C'est délicieux, d'avoir un secret. Une sorte de complicité...


ERNESTINE. Si vous employez de pareils termes, je vais vous demander de me rendre mes devoirs.


TOPAZE. N'en faites rien, mademoiselle, je serais capable de vous désobéir... Vous les aurez demain matin...


ERNESTINE. Soit. Demain matin, à huit heures et demie... Au revoir et pas un mot.


TOPAZE (mystérieux). Pas un mot.


Ernestine sort par là où elle était venue. Topaze resté seul rit de plaisir et lisse sa barbe. Il met les liasses de devoirs dans son tiroir. Enfin, il reprend son livre et revient vers l'Elève.


TOPAZE. Allons, revenons à nos moutonnse.


A ce moment, la porte-fenêtre s'ouvre, et M. Muche paraît.


SCÈNE III

TOPAZE, MUCHE


M. Muche est un gros homme de quarante-huit ans. Il a le teint frais, la nuque épaisse. Courte barbe en pointe très soignée. Une grosse bague au doigt. Chaîne de montre éclatante. Col cassé. Costume neuf marron clair. Il paraît sévère et plein d'autorité. Topaze le salue avec respect.


TOPAZE. (empressé, mais sans servilité). Bonjour, monsieur le directeur...


MUCHE. Bonjour, monsieur Topaze. Je désire vous dire deux mots.


TOPAZE. Bien, monsieur le directeur. (A l'Élève.) Mon enfant, vous pouvez aller jouer.


L'ÉLÈVE. Merci, m’sieu.


Il ferme son cahier et sort.


MUCHE (après un petit temps). Monsieur Topaze, je suis surpris.


TOPAZE. De quoi, monsieur le directeur?


MUCHE. Vous me forcez à vous rappeler l'article 27 du règlement de là pension Muche: «Les professeurs qui donneront des leçons particulières dans leur classe seront tenus de verser à la direction dix pour cent du prix de ces leçons.» Or, vous m'aviez caché que vous donniez des leçons à cet élève.


TOPAZE. Monsieur le directeur, ce ne sont pas de véritables leçons.


MUCHE (sévère). Je crains que vous ne jouiez sur les mots.


TOPAZE. Non, monsieur le directeur. Ce sont de petites leçons gratuites.


MUCHE (stupéfait et choqué). Gratuites?


TOPAZE. Oui, monsieur le directeur.


MUCHE (au comble de la stupeur). Des leçons gratuites?


TOPAZE (sur le ton de quelqu’un que se justifie).Cet enfant est très laborieux, mais il avait, peine à suivre la classe, car personne ne semble s'être occupé de lui jusqu'ici. Sa famille, si toutefois il en a une...


MUCHE (choqué). Comment, s'il en a une? Croyez-vous que cet enfant soit né par une génération spontanée?


TOPAZE (rit de сe trait d'esprit). Oh! non, monsieur le directeur.


MUCHE. Si ses parents avaient jugé nécessaire de lui faire donner des leçons, ils seraient venus m'en parler. Quant à donner des leçons gratuites, je ne sais si vous vous rendez compte de la portée d'une pareille initiative. Si vous donnez des leçons gratuites, personne désormais ne voudra payer; vous aurez ainsi privé de pain tous vos collègues, qui ne peuvent s'offrir le luxe de travailler pour rien. Si vous êtes un nabab...


TOPAZE. Oh! n'en croyez rien, monsieur le directeur.


MUCHE. Enfin, cela vous regarde. Mais votre générosité ne saurait vous dispenser de payer la taxe de 10 %. Ce que j'en dis d'ailleurs n'est pas pour une misérable question d'argent, mais c'est par respect pour le règlement, qui doit être aussi parfaitement immuable qu'une loi de la nature.


TOPAZE. Je le comprends fort bien, monsieur le directeur.


MUCHE. Parfait. (Il montre le petit animal empaillé sur le bureau.) Quel est ce mammifère?


TOPAZE. C'est un putois, monsieur le directeur. Il m'appartient, mais je l'ai apporté pour illustrer une leçon sur les ravageurs de la basse-cour.


MUCHE. Bien. (Il va près de la petite bibliothèque, et regarde le tas de livres en loques qui est à terre.) Qu'est-ce que c'est que ça?


TOPAZE. C'est la bibliothèque de fantaisie, monsieur le directeur. Je suis en train de faire, à mes moments perdus, un récolement général.


MUCHE (sévère). Un ouvrage aurait-il disparu?


TOPAZE Non, monsieur le directeur... Je suis heureux de vous dire que non.


MUCHE Bien. (Il va sortir. Topaze le rappelle timidement.)


TOPAZE. Monsieur le directeur! (Muche se retourne.) Je crois que je vais réussir à faire entrer ici un nouvel élève.


MUCHE (indifférent). Ah?


TOPAZE. Oui, monsieur le directeur. Et je me permets de vous faire remarquer que c'est le septième.


MUCHE. Le septième quoi?


TOPAZE. Le septième élève que j'ai recruté cette année, pour notre maison.


MUCHE. Vous avez donc rendu un très grand service à sept familles.


TOPAZE. Eh oui, au fait, c'est exact.


MUCHE. D'ailleurs, nous n'avons plus de place et je ne sais pas du tout s'il me sera possible d'accueillir votre petit protégé. Le simple bon sens vous dira que la pension Muche n'est pas dilatable à l'infini. Nos murs ne sont pas en caoutchouc.


TOPAZE (stupéfait). Tiens! Et moi qui croyais que nous avions moins d'élèves que l'année dernière!


MUCHE. Monsieur Topaze, apprenez qu'avant-hier, j'ai dû refuser le propre fils d'un grand personnage de la République.


TOPAZE. Ah! c'est fâcheux, monsieur le directeur... Parce que je suis moralement engagé avec cette famille!


MUCHE. Il est imprudent de promettre une faveur quand on n'est point maître de la dispenser. (Un petit temps.) Comment s'appelle cet enfant?


TOPAZE. Gaston Courtois.


MUCHE Je regrette qu'il ne soit point noble. Une particule eût influé sur ma décision. Au moins, еst-ce un sujet d'élite?


TOPAZE. Peut-être... Je lui ai donné des leçons pendant un mois, chez sa tante, car ces parents sont au Maroc… Il m'a semblé trouver chez lui une certaine agilité d'esprit, une aptitude à saisir les nuances…


MUCHE. Bien, bien, mais la famille acceptera-t-elle nos conditions? Huit cents francs par mois, un trimestre d'avance?


TOPAZE. Cela va sans dire!


MUCHE. L'élève suivra-t-il les cours supplémentaires?


TOPAZE. Probablement.


MUCHE. Escrime, modelage, chant choral?


TOPAZE. Sans aucun doute.


MUCHE. Cent vingt francs par mois.


TOPAZE. Je le suppose.


MUCHE. Danse, aquarelle, espéranto, deux cents francs?


TOPAZE. La famille en comprendra la nécessité.


MUCHE. Avez-vous dit que nous étions forcés d'ajouter au prix de la pension divers autres suppléments?


TOPAZE Lesquels, monsieur le directeur?


MUCHE (automatique). Fournitures de plumes et buvards: six francs. Autorisation de boire au robinet d'eau potable: cinq francs. Bibliothèque de fantaisie: vingt francs. Forfait de trente francs pour les petites dégradations du matériel, telles que taches d'encre, noms gravés sur les pupitres, inscriptions dans les cabinets... Enfin six francs par mois, pour l'assurance contre les accidents proprement scolières comprenant foulures, luxations, fractures, scarlatine épidémique, oreillons et plume dans l'œil. Vous pensez que toutes ces conditions seront acceptées?


TOPAZE. J'en suis persuadé.


MUCHE (un temps de réflexion). C'est donc un sujet d'élite, et je me sens tenu de faire un effort en sa faveur. Et d'autre part, puisque vous avez eu l'imprudence de vous engager, il faut bien que je vous tire de ce mauvais pas.


TOPAZE. Je vous en remercie, monsieur le directeur!


MUCHE. Dites à cette dame que chaque jour perdu est gros de conséquences pour cet enfant. Je l'attends le plus tôt possible.


TOPAZE. Elle doit venir aujourd'hui même.


MUCHE. Bien. J'espère, monsieur Topaze, que je n'oblige pas un ingrat, et qu'un zèle redoublé de votre part me témoignera votre reconnaissance.


TOPAZE. Vous pouvez y compter absolument, monsieur le directeur.


MUCHE. Bien. (Il se tourne et va sortir. Mais il se ravise et se retourne vers Topaze.) Ah! voici le dossier que vous m'aviez remis pour les palmes académiques. (Il fouille dans la chemise qu'il porte à la main depuis le début de la scène.) Et j'ai le plaisir de vous dire... (Il cherche toujours.) le plaisir de vous dire... (Topaze attend illuminé.) que M. l'Inspecteur d'Académie m'a parlé de vous dans les termes les plus flatteurs.


TOPAZE. (au comble de la joie). Vraiment?


MUCHE. Il m'a dit: «M. Topaze mérite dix fois les palmes! »


TOPAZE. Dix fois!


MUCHE «Mérite dix fois les palmes, et j'ai eu presque honte quand j'ai appris qu'il ne les avait pas encore.»


TOPAZE. (il rougit de joie). Oh! je suis confus, monsieur le directeur!


MUCHE. «D'autant plus, a-t-il ajouté, que je ne puis pas les lui donner cette année!»


TOPAZE (consterné) .Ah! II ne peut pas!


MUCHE. Hé, non. Il a dû distribuer tous les rubans dont il disposait à des maîtres plus anciens que vous... Tenez, reprenez votre dossier. Ses dernières paroles ont été: «Dites bien à M. Topaze que pour cette année, je lui décerne les palmes moralement.»


TOPAZE. Moralement?


MUCHE (qui sort). Moralement. C'est peut-être encore plus beau!


Il sort. Topaze reste un instant songeur, puis il retourne à la bibliothèque de fantaisie, classer ses volumes.


SCÈNE IV

TOPAZE, TAMISE


Entre Tamise. Il a visiblement le même tailleur que Topaze. Mais sa barbe est carrée, et il est plus petit. Serviette sous le bras, parapluie.


TAMISE. Bonjour, mon vieux.


TOPAZE. Tiens! bonjour, Tamise.


TAMISE. Ça ne va pas?


TOPAZE. Mais ça va très bien, au contraire! Figure-toi que M. l'Inspecteur d'Académie a déclaré à M. Muche, parlant à sa personne, qu'il me décernait, les palmes académiques moralement.


TAM1SE (soupçonneux). Moralement? Qu'est-ce que ça veut dire?


TOPAZE. Ça veut dire qu'il m'en juge digne et il a chargé le pal l'on de m'annoncer, en propres termes, que je les ai moralement.


TAMISE. Oui, ça doit te faire tout de même plaisir, mais enfin tu ne les as pas.


TOPAZE. Oh! évidemment, si on regarde les choses de près, je ne les ai pas.


TAMISE. Et si tu veux que je te dise, ça ne m'étonne qu'à demi.


TOPAZE. Pourquoi?


TAMISE. Quand tu t'es l'ait inscrire parmi les postulants, je n'ai pas voulu formuler un avis que tu ne me demandais pas. Mais je n'ai pu m'empêcher de penser que tu t'y prenais un peu tôt. Regarde, moi, j'ai huit ans de plus que toi. Est-ce que j'ai demandé quelque chose? Non. J'attends.


TOPAZE. Mon cher, qui ne demande rien n'a rien.


TAMISE. Mais qui obtient trop tôt peut avoir l'air d'un arriviste.


TOPAZE. Ah! Tu me crois arriviste?


TAMISE. Non, non, j'ai dit: peut avoir l'air!


La porte s'ouvre. Entre Panicault.


SCÈNE V

TOPAZE, TAMISE, PANICAULT

Panicault est très grand, le dos voûté par les ans. Il a largement dépassé la soixantaine. Il a les dents vertes, et marche la pointe des pieds retroussée. Son chapeau de paille a des bords gondolés. Il roule entre ses vieux doigts une cigarette fripée, un parapluie verdâtre pendu au bras.


PANICAULT. Bonjour, mes chers collègues.


TOPAZE. Bonjour, monsieur Panicault.


PANICAULT. Je viens de trouver votre petit mot chez le concierge; et me voici à votre service. De quoi s'agit-il?


TOPAZE. Mon cher collègue, vous êtes notre doyen, et votre classe est un modèle de discipline. Voilà pourquoi, dans un cas difficile, j'ai eu l'idée de vous demander conseil.


PANICAULT. Très flatté. (Il s'assoit sur le dossier d'un banc et tire de sa poche une énorme boîte d'allumettes soufrées, pour allumer sa cigarette.) Je vous écoute.


TAMISE (il fait mine de se retirer). Je suis de trop?


TOPAZE. Au contraire, tu vas, toi aussi, profiter de la leçon. (A Panicault.) Figurez-vous qu'un de mes élèves – et j'ignore lequel – fait jouer pendant mes classes une sorte de boîte à musique qui n'émet que trois notes: ding! ding! dong!


PANICAULT. Bon.


TAMISE. Ah! les lascars!


PANICAULT. Et qu'avez-vous fait?


TOPAZE. J'ai tout essayé. Allusion, dans mes cours de morale, à la grave responsabilité de l'enfant qui gêne le travail de ses camarades; objurgations directes au délinquant inconnu, promesses d'amnistie complète s'il se dénonce; surveillance presque policière de ceux que je soupçonne: résultat nul. Et je suis sûr que je vais entendre, tout à l'heure encore, ces trois notes ironiques qui détruisent mon autorité et galvaudent mon prestige. Que faut-il faire?


TAMISE. Le cas est épineux.


PANICAULT. Oh! pas du tout! La musique, c'est courant... Tantôt ce sont des becs de plume plantés dans un pupitre; d'autres fois, c'est un élastique tendu qu'on pince avec le doigt; j'ai même vu une petite trompette. Eh bien, moi, chaque fois que j'entends ça, je mets Duhamel à la porte.


TAMISE. Mais comment faites-vous pour savoir que c'est lui?


PANICAULT. Oh! je ne dis pas que c'est toujours lui qui fait la musique; mais c'est toujours lui que je punis.


TOPAZE. Mais pourquoi?


PANICAULT. Parce qu'il a une tête à ça.


TOPAZE Voyons, mon cher collègue, vous plaisantez?


PANICAULT. Pas le moins du monde.


TAMISE Alors, vous avez choisi un bouc émissaire, un pauvre enfant qui paie pour tous les autres?


PANICAULT (choqué). Ah! permettez! Duhamel, c'est pour la musique seulement. En cas de boules puantes, je punis le jeune Trambouze. Quand ils ont bouché le tuyau de poêle avec un chiffon, c'est Jusserand qui passa à la porte. Et si je trouve un jour de la colle sur ma chaise, ce sera tant pis pour les frères Gisher!


TOPAZE Mais c'est un véritable système!


PANICAULT. Parfaitement. Chacun sa responsabilité. Et ça n'est pas si injuste que ça peut en avoir l'air; parce que, voyez-vous, un élève qui a une tête à boucher le tuyau du poêlе, il est absolument certain qu’il le bouchera et, neuf fois sur dix, c'est lui qui l'aura bouché.


TOPAZE. Mais la dixième fois?


PANICAULT (avec noblesse). Erreur judiciaire, qui renforce mon autorité. Quand on doit diriger des enfants ou des hommes, il faut de temps en temps commettre une belle injustice, bien nette, bien criante: c'est ça qui leur en impose le plus!


TOPAZE. Mais avez-vous songé à l'amertume de l'enfant innocent et puni?


PANICAULT. Eh oui, j'y songe. Mais quoi! Ça le prépare pour la vie!


TOPAZE. Mais ne croyez-vous pas qu'une petite enquête peut démasquer les coupables?


PANICAULT. Les coupables, il vaut mieux les choisir que les chercher.


TAMISE (sarcastique). Et les choisir à cause de leur tête!


TOPAZE. Ce sont des procédés de Borgia, simplement!


PANICAULT. Bien, dites donc, et la vie, est-ce qu'elle ne fait pas comme ça? Tout ce qui nous arrive, c'est toujours à cause de notre tête. Et nous ne serions pas ici tous les trois si nous n'étions pas venus au monde avec ces trois pauvres gueules de pions. (Topaze tousse et se lisse la barbe.) Tenez, je vais vous raconter une petite histoire: lorsque j'ai passé mon brevet, en 1876..


^ A ce moment, on entend la voix d'un élève qui a dû appliquer sa bouche au trou de la serrure. Il crie:


LA VOIX. Panicault Oh! Panicault! Tu l'as mangé, l'haricot?


PANICAULT. Ne bougez pas! Continuons à parler, il doit nous écouter. En voilà un qui va se faire pincer. (Il s'avance vers ta porte à reculons, avec lenteur.) Il est évident que le brevet élémentaire est un examen périmé...


LA VOIX (implorante). Tu l'as mangé, l'haricot?


PANICAULT (il continue sa manœuvre). On devrait alléger les programmes! (A voix basse.) Parlez, bon Dieu!


TAMISE. Mais certainement, certainement!


LA VOIX. Panicault! Oh! Panicault! Tu l'as mangé, l'haricot?


PANICAULT. (fiévreux, à voix basse). Parlez! Parlez!


TOPAZE. Oui, pour le brevet élémentaire, on devrait certainement alléger l'haricot... C'est-à-dire les programmes.


PANICAULT. II est à quatre pattes devant la porte... Je vois le haut de son derrière de scélérat!..


TAMISE. C'est d'ailleurs exactement la même chose pour le brevet supérieur.


LA VOIX (vengeresse). Tu l'as mangé, l'haricot? Tu l'as mangé, l'haricot? Tu l'as mangé, l'haricot? Tu l'as mangé, l'hari...


^ Panicault, qui est enfin arrivé à la porte, l'a ouverte brusquement. Il se rue sur un grand pendard en chaussettes, qu'il relève et saisit par le bras.


PANICAULT (enthousiaste). Chez le directeur! Chez le directeur!


LE PENDARD (hurlant). C'est pas moi! C'est pas moi!


PANICAULT. Chez le directeur! Chez le directeur!


Il l'emporte en le secouant avec une fureur triomphale.


SCENE VI

TOPAZE, TAMISE


TAMISE. Il sema l'injustice, il récolte l'injure.


TOPAZE. C'est logique. Ma méthode est peut-être moins efficace que la sienne, mais du moins aucun de mes élèves ne m'a jamais demandé si j'avais mangé l'haricot...


TAMISE. Evidemment. Et d'ailleurs, pour ton musicien, moi je vais te donner un plan pour le prendre sur le fait. La première fois que tu entendras la sérénade, reste impassible, continue ton cours comme si tu n'entendais rien, laisse-le s'exciter tout seul. Et, petit à petit, tu te rapproches de la source du bruit à reculons. Et quand tu seras à peu près sûr, tu te retournes brusquement, tu sors le bonhomme de son banc et tu glisses la main dans le pupitre. Je te garantis que tu trouveras l'instrument, aussi sûr que je m'appelle Tamise.


ТOPAZE. Ce plan me paraît très habile. Je ne vois qu'une objection, c'est que ta manœuvre comporte une feinte, une sorte de comédie préalable, qui n'est peut-être pas absolument loyale.


TAMISE. Le musicien qui t'exaspère depuis quinze jours n'est pas lui-même très loyal.


TOPAZE. Oui, mais, c'est un enfant...


Tamise hausse les épaules avec indulgence. La porte de gauche s'ouvre. Entre Ernestine Muche.


SCENE VII

LES MÊMES, ERNESTINE


ERNESTINE. Bonjour, messieurs...


TAMISE (il salue avec respect). Mademoiselle...


ERNESTINE. Monsieur Topaze, voulez-vous me prêter la mappemonde?


TOPAZE. Avec le plus grand plaisir, mademoiselle... Il va ouvrir un petit meuble noir qui contient les cartes et en tire une mappemonde Vidal -Labîache.


^ Il l'offre galamment à Ernestine.


TAM1SE (mondain). Vous avez ce matin une classe de géographie.


ERNEST1NE. Oui, une leçon sur la repartition des continents et des mers.


TOPAZE. Voici, mademoiselle...


ERNESTINE. Je vous remercie, monsieur Topaze.


Elle sourit, elle sort. Topaze lui ouvre la porte.


TAMISE. Mon cher, je te demande pardon... Si je n'avais pas été là, elle serait peut-être restée... Il me semble que ça marche assez fort?


TOPAZE. Et tu ne sais pas tout! (Confidentiel.) Tout à l'heure, elle m'a positivement relancé.


TAMISE (étonné et ravi). Ah! bah?


TOPAZE. Elle m'a reproché ma froideur, tout simplement.


TAMISE (même jeu). Ah! bah?


TOPAZE. Elle n'a pas dit «froideur» bien entendu... Mais elle me l'a fait comprendre, avec toute sa pudeur de jeune fille. Et j'ai obtenu qu'elle me confie encore une fois les devoirs de ses élèves.


TAMISE. Elle a accepté?


TOPAZE. Les voici. (Il désigne les liasses de devoirs.) Les voici.


TAMISE. Et alors, tu n'as pu l'aire autrement que lui avouer ta flamme?


TOPAZE. Non... Non. Oh! je lui en ai dit de raides, mais je ne suis pas allé jusqu'à l'aveu.


TAMISE. Non?


TOPAZE. Non.


TAMISE. Eh bien, je ne sais pas si tu t'en rends compte, mais tu es un véritable Joseph!


TOPAZE. Mais non, mais non... Considère qu'il s'agit de la main d'Ernestine Muche...


TAMISE (pensif). C'est vrai. C'est un gros coup... Tu as visé haut, Topaze.


TOPAZE. Et si je réussis, beaucoup de gens, peut-être, diront que j'ai visé trop haut.


TAMISE. Evidemment... On pourra croire que tu as profité de ton physique pour mettre la main sur la pension Muche...


TOPAZE. C'est vrai, ça.


TAMISE (un petit temps de réflexion, puis brusquement). Et après tout, il faut être ambitieux... A la première occasion, le grand jeu.


TOPAZE. Le grand jeu. Qu'entends-tu par le grand jeu?


TAMISE. Tu prépares le terrain par des regards significatifs. Tu sais, les yeux presque fermés... le regard filtrant...


^ Il rejette légèrement la tête en arrière; et ferme les yeux à demi pour donner un exemple du regard «filtrant».


TOPAZE. Tu crois que c'est bon?


TAMISE. Si tu le réussis, c'est épatant. Ensuite, tu t'approches d'elle, tu adoucis ta voix, et vas-y.


TOPAZE. Vas-y... Mais comment y va-t-on?


TAMISE. Un peu d'émotion, un peu de poésie, et une demande en bonne et due forme. Si tu vois qu'elle hésite, sois hardi. (Il fait le geste, de prendre, une femme dans ses bras.) Un baiser.


TOPAZE. Un baiser! Mais que dira-t-elle?


TAMISE. Il se pourrait qu'elle se pâmât soudain, en murmurant «Topaze... Topaze.»


TOPAZE Ça, ce serait formidable, mais je n'ose pas l'espérer.


TAMISE On ne sait jamais. Ou alors, il se pourrait que sa pudeur lui inspirât une petite réaction, par exemple elle te repoussera, elle te dira: «Que faites-vous là, monsieur?» Mais ça n'a aucune importance. Tant qu'elle n'appelle pas: «Au secours!», ça veut dire: «Oui.»


TOPAZE (après un temps). Comment, le baiser? Sur le front?


TAMISE. Malheureux! Un baiser sur la bouche!


TOPAZE. Sur la bouche... Tu as fait ça, toi?


TAMISE (gaillard). Vingt fois.


TOPAZE (décidé). J'essaierai... Ce qui m'inquiète davantage, c'est le père.


TAMISE. Ah!... le père, ce n'est certainement pas la même manœuvre.


TOPAZE. Je suis sûr qu'il m'estime et qu'il me sait parfaitement honnête... Mais un refus de sa part me ferait tellement de peine que... Je crois qu'il faudrait le sonder...


TAMISE. Toi, je te vois venir: tu veux que je m'en charge!


TOPAZE. Je n'osais pas te le demander.


TAMISE. Entendu. A la première occasion.


TOPAZE. Fais ça discrètement, qu'il ne se doute de rien.


TAMISE. Oh! Tu me connais. Je m'approcherai de la question à pas de loup.


TOPAZE. Le moment me paraît favorable, car ce matin même je lui ai annoncé


TAMISE. Où l'as-tu déniché?


TOPAZE. C'est un enfant à qui je donnais des leçons en ville et j'ai conseillé à la famille de le mettre ici.


TAMISE. Eh! gros malin! Tu as fait plaisir au patron mais tu risques de perdre des leçons!


TOPAZE. Je ne tiens pas à les conserver.


TAMISE. Mal payées?


TOPAZE. Au contraire. Mais c'est toute une histoire. Figure-toi que cet enfant habite chez une jeune femme qui est sa tante. Toute jeune. Ni mariée, ni divorcée, ni veuve.


TAMISE (perplexe). Alors, qu'est-ce qu'elle est?


TOPAZE. Je la crois orpheline. Mais fort riche... Le premier jour, elle m'a reçu dans un boudoir des Mille et une Nuits. Des étoffes de soie, des tableaux anciens, des coussins par terre. Le tapis était épais, souple, et avec ça – ça a l'air d'une blague! – il dépasse sous la porte jusqu'au bas des escaliers.


TAMISE (petit sifflement). Fu-ou... ça suppose de la fortune.


TOPAZE. Oh!... tu penses! Presque tous les jours, après ma leçon, un monsieur fort distingué – qui doit être un domestique, quoiqu'il soit toujours en habit – me conduisait dans ce boudoir et la jeune femme m'interrogeait sur les progrès de l'enfant... Eh bien, mon cher, с'est peut-être à cause du décor, ou du parfum qu'elle répand, mais chaque fois que je lui ai parlé, je n'ai jamais pu savoir ce que je lui avais dit...


TAMISE (ton de blâme navré). Oh!... Oh!... Tu n'es pas mondain pour un sou.


TOPAZE. J'aurais bien voulu t'y voir. Elle s'asseyait sur un coussin, elle avait des bas tissés de la plus fine soie et de petits souliers précieux... En peau de gant, ou en peau de serpent, et même une fois en or...


TAMISE (décisif). Vu: c'est une chanteuse.


TOPAZE (violent). Allons donc. Ne juge pas aussi brutalement une personne que tu n'as jamais vue. C'est une femme du monde, et du grand monde... J'ai rencontré plusieurs fois chez elle un monsieur qui a dû être un ami de son père, et qui porte la rosette de la Légion d'honneur... Et alors, voilà ce que j'ai pensé... A ce moment, on voit par la fenêtre un grand mouvement dans la cour.


M. Le Ribouchon passe, affolé. On le voit revenir presque immédiatement. Il précède, son feutre à la main, une femme extrêmement élégante. Topaze donne tous les signes de la plus vive émotion.


TOPAZE. Sacré bon Dieu! La voilà!... C'est elle... Va-t'en... C'est elle...


La porte s'ouvre. M. Le Ribouchon se penche et dit d'une voix d'eunuque.


LE RIBOUCHON. Monsieur Topaze, une dame désire vous parler... (Il se retourne vers la dame qui le suit.) Le voici, madame...


Il s'efface pour laisser entrer la dame, et referme la porte. Tamise se retire dans sa classe.


SCENE VIII

SUZY, TOPAZE


C'est Mme Suzy Courtois qui vient d'entrer. Elle a vingt-cinq ans, elle est très jolie, et vêtue avec une grande élégance. Petit chapeau de feutre sur des cheveux blonds, un vison splendide sur une robe très moderne. Elle s'avance en souriant vers Topaze qui s'efforce de faire bonne contenance.


SUZY. Bonjour, monsieur Topaze...


TOPAZE. Bonjour, madame.


SUZY. J'ai voulu visiter la pension Muche avant de voir le directeur...Et je crois que j'ai bien fait...


TOPAZE. Mais certainement, madame, sans aucun doute possible, madame. Et si vous voulez bien me le permettre, je vais vous précéder jusqu'au bureau de M. Muche qui sera charmé de vous voir.


SUZY. Ici, c'est votre classe?


TOPAZE Oui, madame.


SUZY. Où sont les autres cours de récréation?


TOPAZE (étonné). Les autres cours?


SUZY. J'imagine que ces enfants peuvent aller jouer dans une sorte de jardin?


TOPAZE. Non, madame, non. Je comprends que cette cour peut vous paraître petite, mais elle est en réalité agrandie par un règlement adroit. M. Muche a remarqué qu'un élève qui court occupe beaucoup plus de place qu'un élève immobile. Il a donc interdit tous les jeux qui exigent des déplacements rapides, et la cour s'en est trouvée agrandie...


SUZY. C'est en partant du même principe que l'on arrive à faire tenir dans un tout petit bocal un grand nombre d'anchois... (Topaze sourit faiblement.) Ces portes, tout autour, ce sont les classes?


TOPAZE. Oui, madame, il y en a six comme vous voyez.


SUZY. Eh bien, mon cher monsieur Topaze, la pension Muche n'est pas du tout ce que j'imaginais...


TOPAZE. Ah! oui? souvent on imagine les choses d'une façon, et puis la réalité est tout autre.


SUZY. Oui, tout autre...


TOPAZE Vous pensiez peut être que ma classe serait plus petite, ou que nous avions encore l'éclairage au gaz?


SUZY. Non. Je pensais que la pension Muche se composait d'autre chose que cinq ou six caves autour d'un puits.


TOPAZE. Ah? En somme, votre impression serait plutôt défavorable?


SUZY. Nettement.


TOPAZE (consterné). Ah! Nettement! Fort bien!


SUZY. Je sais que vous êtes un excellent professeur, mais ce que je vois de la pansion Muche m’ôte l’envie d’y enfermer un enfant.


TOPAZE. Tant pis, tant pis, madame.


SUZY. J’espère que cette décision ne vous blesse pas?


TOPAZE. C’est un petit contretemps, rien de plus... Je dis contretemps, parce que j’avais déjà parlé a M Muche de la brillante recrue que je me flattais de lui amener. Il croira certainement que j’avais parlé à la legère.


SUZY. Dans ce cas. J’irai le voir moi même et je lui expliquerai la chose de façon à dégager entièrement votre responsabilité.


TOPAZE. Vous êtes trop bonne, madame.


SUZY. Quant à Gaston, vous viendrez désormais lui donner chaque jour deux heures de leçon.


TOPAZE. Deux heures? C’est malhereusement impossible. Mon emploi du temps ne m’en laisse pas le loisir.


SUZY. Eh bien, dans ce cas, vous viendrez une heure, comme par le passé.


SCENE VIII

LES MÊMES, MUCHE


MUCHE (souriant, la bouche enfarinée, paraît; il s’efforce de paraître homme du monde). Monsieur Topaze, faites-moi, je vous prie, la grâce de me présenter.


TOPAZE. J’ai l’honneur, madame, de vous présenter M. Le directeur. (À Muche.) Mme Courtois, dont je vous parlais tout à l’heure.


MUCHE. Madame, je suis profondément honoré...


SUZY. Je suis charmé, monsieur... M. Nopaze vous a parlé d’un projet...


MUCHE. Mais oui, madame...


SUZY. Qui n’est encore qu’un projet... J’ai un neveu...


MUCHE (automatique). Charmant enfant.


SUZY. Vous le connaissez?


MUCHE. Pas encore, mais mon excellent collaborateur m'en a dit le plus grand bien.


SUZY. Sur le conseil de M. Topaze, j'ai songé à vous le confier.


MUCHE. C'est une heureuse idée, madame... Cet enfant, en qui je devine un sujet d'élite, ne peut manquer de s'épanouir tout naturellement entre nos mains. Nous avons une grande habitude de ces jeunes intelligences qui sont comme des fleurs en bouton, et qu'il faut déplier feuille à feuille, sans les froisser ni les déformer.


SUZY. J'en suis certaine. Cependant, je dois vous dire que ma résolution n'est pas encore définitive. L'enfant est d'une santé fragile et je voudrais d'abord consulter un médecin, pour savoir s'il pourra supporter les fatigues de l'internat.


MUCHE. Madame, permettez-moi de vous dire que nous avons pour ainsi dire la spécialité des enfants malingres, et que tous repartent d'ici avec de bonnes joues et des membres revigorés.


SUZY. En somme, vous diriez presque que la pension Muche est un sanatorium?


MUCHE. Je n'irai pas jusque-là, madame; mais je ne doute pas que votre neveu, en moins d'un an, ne gagne ici autant de vigueur que de science.


SUZY. Je ne suis pas loin de le croire... Et je suis toute disposée à en faire l'expérience, si toutefois le médecin le permet.


MUCHE. Madame, quelle que soit la décision que vous prendrez, je serai toujours reconnaissant à M. Topaze qui m'a fourni l'occasion de vous être présenté.


SUZY. Vous avez là le plus précieux des collaborateurs, monsieur.


MUCHE. Oh! je le sais, madame, et il n'ignore pas lui-même qu'il a mon estime et mon amitié.


SUZY. Il mérite certainement les deux. Au revoir, monsieur Topaze. Je vous attends donc ce soir à cinq heures pour la leçon de Gaston.


TOPAZE. C'est entendu, madame.


MUCHE (il ouvre la porte, laisse passer Suzy et la suit tout en parlant). Si vous voulez me permettre, madame, de vous précèder jusque dans mon bureau, je pourrai vous montrer les brillants résultats obtenus par nos élèves aux différents examens, et vous donner un aperçu de nos méthodes pédagogiques, qui sont, parmi les plus modernes et les plus...


SCENE X

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